Intelligence artificielle au travail : quels risques pour les salariés ?

L’IA transforme le travail et peut générer de nouveaux risques : charge mentale, RPS, perte d’autonomie, surveillance et déqualification.

Caroline WOLFF/HSEWolff

11/2/20266 min read

intelligence artificielle travail HSEWolff
intelligence artificielle travail HSEWolff

Intelligence artificielle au travail : quels risques pour les salariés ?

L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les entreprises.

Rédaction de documents, analyse de données, recrutement, relation client, maintenance, planification, contrôle qualité… Les usages se multiplient et transforment déjà de nombreux métiers.

L’IA est souvent présentée comme un formidable outil de productivité. Et elle peut effectivement simplifier certaines tâches, faire gagner du temps ou aider à prendre des décisions.

Mais comme toute transformation importante du travail, son introduction peut également modifier les risques professionnels.

Alors, quels sont les risques liés à l’intelligence artificielle au travail ?

L’IA crée-t-elle de nouveaux risques professionnels ?

L’intelligence artificielle peut surtout transformer des risques qui existent déjà et en faire apparaître de nouveaux.

Prenons un exemple très simple.

Une entreprise met en place une IA permettant à un salarié de traiter 50 dossiers par jour au lieu de 30.

Le gain de productivité semble évident.

Mais si l’organisation considère rapidement que 50 dossiers devient le nouvel objectif quotidien, le bénéfice technologique peut se transformer en intensification du travail.

L’outil n’est alors plus seulement une aide.

Il modifie les exigences du travail.

C’est pourquoi l’introduction d’une IA devrait être considérée comme une évolution de l’organisation du travail, et donc faire l’objet d’une réflexion en matière de prévention.

1. Une augmentation possible de la charge mentale

L’IA peut permettre de produire plus rapidement.

Mais produire plus vite ne signifie pas nécessairement travailler moins.

Le salarié peut devoir :

  • vérifier les résultats produits par l’IA ;

  • contrôler les erreurs ;

  • corriger les réponses ;

  • traiter davantage de demandes ;

  • apprendre à utiliser de nouveaux outils ;

  • gérer plusieurs systèmes simultanément.

Une tâche qui semblait avoir été « automatisée » peut donc devenir une tâche de surveillance permanente.

Le salarié ne produit plus directement, mais il doit contrôler la machine.

Cette situation peut générer une charge cognitive importante, particulièrement lorsque les erreurs de l’IA sont difficiles à détecter.

2. La perte d’autonomie

L’autonomie constitue un élément important des conditions de travail.

Or certains systèmes d’IA peuvent contribuer à déterminer :

  • quelles tâches doivent être réalisées en priorité ;

  • quels dossiers doivent être traités ;

  • comment organiser une activité ;

  • quels salariés doivent intervenir ;

  • quels objectifs doivent être atteints.

Lorsque les décisions sont de plus en plus guidées par des algorithmes, le salarié peut avoir le sentiment de perdre une partie de sa capacité à décider et à organiser son travail.

Le risque n’est donc pas uniquement technologique.

Il est aussi organisationnel.

3. La surveillance algorithmique

Les outils numériques permettent aujourd’hui de collecter énormément de données sur l’activité professionnelle.

Temps de connexion, nombre de dossiers traités, délais de réponse, déplacements, interactions avec les clients ou encore résultats obtenus peuvent être analysés automatiquement.

Lorsque ces données sont utilisées pour évaluer les performances individuelles, elles peuvent créer un sentiment de surveillance permanente.

La frontière entre « outil de pilotage » et « contrôle du salarié » peut alors devenir très fine.

Et cette situation peut constituer un facteur de stress.

4. La perte de sens du travail

L’introduction de l’IA peut également modifier profondément le contenu d’un métier.

Un professionnel qui réalisait auparavant :

analyser → comprendre → décider → agir

peut progressivement se retrouver à :

contrôler → corriger → valider une décision proposée par une machine.

Le métier n’est pas forcément supprimé.

Mais son contenu peut changer.

Certaines tâches intéressantes peuvent disparaître au profit de tâches de contrôle ou de supervision, parfois perçues comme moins valorisantes.

Cette transformation peut avoir des conséquences sur la motivation, l’engagement et le sentiment d’utilité.

5. Le risque de déqualification

L’IA peut prendre en charge certaines tâches nécessitant auparavant de l’expérience ou une expertise particulière.

C’est un gain de temps.

Mais sur le long terme, une question doit être posée :

Que devient la compétence humaine lorsque la machine fait régulièrement le travail à sa place ?

Si un salarié n’a plus l’occasion d’exercer certaines compétences, celles-ci peuvent progressivement diminuer.

Le risque apparaît particulièrement lorsqu’une entreprise devient très dépendante de son outil.

En cas de panne, d’erreur ou de situation inhabituelle, les salariés peuvent alors être moins capables de reprendre la main.

6. Des responsabilités parfois difficiles à définir

Une autre difficulté apparaît lorsqu’une décision s’appuie sur une intelligence artificielle.

Qui est responsable si l’IA se trompe ?

Le salarié qui a suivi sa recommandation ?

Le manager ?

Le concepteur de l’outil ?

L’entreprise ?

Dans la réalité, la responsabilité ne disparaît évidemment pas parce qu’une décision a été prise ou proposée par une IA.

Il est donc essentiel de définir clairement :

· qui décide ;

· qui contrôle ;

· qui valide ;

· qui peut contester le résultat ;

· qui reprend la main en cas d’erreur.

« C’est l’IA qui l’a dit » ne peut pas devenir une nouvelle forme de responsabilité.

7. Les erreurs et les biais de l’IA

Une intelligence artificielle peut produire des résultats erronés.

Elle peut également reproduire certains biais présents dans les données utilisées pour son apprentissage.

Dans le monde professionnel, cela peut avoir des conséquences importantes lorsqu’elle est utilisée pour :

· sélectionner des candidats ;

· évaluer des salariés ;

· attribuer des tâches ;

· déterminer des priorités ;

· prendre des décisions concernant les travailleurs.

Une décision automatisée n’est donc pas nécessairement une décision objective.

L’humain doit conserver une capacité de contrôle et de remise en question.

8. Le risque pour le collectif de travail

L’introduction d’une IA peut également modifier les relations entre les salariés.

Si certaines tâches sont automatisées, les échanges informels peuvent diminuer.

L’entraide peut également évoluer.

Or le collectif constitue souvent une ressource importante pour faire face aux difficultés du travail.

Le risque est particulièrement présent lorsque l’entreprise déploie un outil sans associer suffisamment les salariés à la transformation.

Une technologie peut être techniquement performante et pourtant mal vécue par ceux qui doivent l’utiliser au quotidien.

9. Et le DUERP dans tout ça ?

C’est probablement la question la plus intéressante pour les professionnels HSE.

L’introduction d’une intelligence artificielle peut modifier :

· les tâches ;

· les responsabilités ;

· les objectifs ;

· la charge de travail ;

· l’autonomie ;

· les compétences nécessaires ;

· les relations entre collègues ;

· les modalités de contrôle ;

· les interactions homme-machine.

Il paraît donc difficile de considérer l’arrivée d’une IA comme une simple installation informatique.

C’est une transformation du travail.

Et lorsqu’une transformation modifie les conditions de réalisation du travail, elle doit conduire à s’interroger sur l’évaluation des risques professionnels.

Le DUERP peut ainsi devenir un outil particulièrement pertinent pour accompagner cette transformation.

Comment intégrer l’IA dans une démarche de prévention ?

Avant de déployer un nouvel outil, l’entreprise peut se poser quelques questions simples.

Avant

· Quelles tâches vont être automatisées ?

· Quelles tâches vont être transformées ?

· Quels salariés seront concernés ?

· Quelles compétences vont devenir nécessaires ?

· Quelles compétences risquent de disparaître ?

Pendant

· Les salariés ont-ils été associés au projet ?

· Ont-ils été formés ?

· Savent-ils identifier une erreur de l’IA ?

· Peuvent-ils contester ou corriger une décision ?

· Qui reste responsable ?

Après

· La charge de travail a-t-elle réellement diminué ?

· Les objectifs ont-ils été augmentés ?

· L’autonomie a-t-elle diminué ?

· Le collectif de travail fonctionne-t-il toujours de la même manière ?

· De nouveaux facteurs de RPS sont-ils apparus ?

· Les salariés ont-ils réellement gagné du temps ?

Cette dernière question est essentielle.

Une technologie conçue pour faire gagner du temps ne doit pas automatiquement conduire à remplir tout le temps gagné par davantage de travail.

IA et prévention : changer de regard

L’enjeu n’est finalement pas de savoir si l’intelligence artificielle est « bonne » ou « mauvaise » pour le travail.

Elle peut être l’un ou l’autre.

Tout dépend de la manière dont elle est intégrée dans l’organisation.

Une IA peut supprimer une tâche pénible et répétitive.

Elle peut aussi permettre à un professionnel de consacrer davantage de temps à son expertise.

Mais elle peut également conduire à augmenter les objectifs, réduire l’autonomie ou renforcer le contrôle.

C’est donc moins la technologie elle-même que ses usages et les choix organisationnels qui l’accompagnent qui doivent être interrogés.

Une nouvelle dimension de la prévention des risques professionnels ?

L’arrivée massive de l’IA dans les entreprises constitue une occasion de faire évoluer notre manière d’aborder la prévention.

L’analyse ne devrait pas commencer uniquement par :

« Cette technologie est-elle conforme ? »

Elle devrait aussi commencer par :

« Qu’est-ce que cette technologie va changer dans le travail réel ? »

C’est en observant les tâches, les contraintes, les marges de manœuvre, les relations de travail et les nouvelles responsabilités que l’on pourra réellement identifier les risques.

Car derrière l’intelligence artificielle, il y a toujours une réalité très concrète :

des femmes et des hommes qui travaillent.

Et c’est bien cette réalité-là que la prévention doit continuer à placer au centre.